Cendrillon, adapté de la pièce de Joël Pommerat

Publié le par Mme Delcroix

Cendrillon, adapté de la pièce de Joël Pommerat

PREMIERE PARTIE

Scène 1

LA VOIX DE LA NARRATRICE : Je vais vous raconter une histoire d’il y a très longtemps…Tellement longtemps que je ne me rappelle plus si dans cette histoire c’est de moi qu’il s’agit ou bien de quelqu’un d’autre. //

Dans l’histoire que je vais vous raconter, les mots ont failli avoir des conséquences catastrophiques sur la vie d’une très jeune fille. // Les mots sont très utiles mais ils peuvent être aussi très dangereux. Surtout si on les comprend de travers. //

Quand elle était encore une enfant, une très jeune fille avait connu un très grand malheur. Un jour, la mère de cette très jeune fille était tombée très malade, atteinte d’une maladie mortelle. Elle parlait d’une voix faible, tellement faible qu’on avait du mal à comprendre ce qu’elle disait. // On devait sans arrêt la faire répéter.

LA MERE, quasiment inaudible : Ma chérie il faut que je te dise que je vais bientôt mourir.

LA TRES JEUNE FILLE : Je le sais ça, que t’as tout le temps envie de dormir.

LA MERE, inaudible : Chérie, je vais m’en aller…

LA TRES JEUNE FILLE : Et que t’es fatiguée ?

LA MERE, inaudible : Tu sais, je vais m’en aller pour toujours.

LA TRES JEUNE FILLE : Et que tu dors le jour ?

Un temps. La mère semble découragée. Elle détourne son visage et ferme les yeux.

LA VOIX DE LA NARRATRICE : C’était pas simple de communiquer avec sa mère et ça la fatiguait. // Et puis un jour, on lui dit que c’était sans doute la dernière fois qu’on la verrait. On lui dit que sa mère voulait lui dire des choses importantes. // La très jeune fille promit cette fois-là d’être encore plus attentive que les autres fois.

La mère murmure quelques mots à sa fille. La très jeune fille se penche vers elle.

LA TRES JEUNE FILLE, très émue : Je vais répéter pour que tu sois sûre que j’ai bien entendu : « Ma petite fille, quand je ne serai plus là il ne faudra jamais que tu cesses de penser à moi. Tant que tu penseras à moi …Je resterai en vie quelque part. »

Le père de la très jeune fille entre. Il entraine sa fille vers la sortie.

Maman, je te promets que je penserai à toi à chaque instant. Je ne te laisserai pas mourir en vrai.

LA VOIX DE LA NARRATRICE : Le lendemain, la mère de la très jeune fille mourut. //

Alors, la très jeune fille décida de penser à sa mère chaque seconde de son temps. //

Mais après quelques mois, un jour, il arriva qu’elle oublie. Le lendemain, elle demanda à son père de lui acheter une montre. La plus grosse possible. Pour contrôler le temps. A partir de ce jour, la très jeune fille devint très angoissée. Sa tête était remplie des pensées de sa mère. Parfois elle avait peur que sa tête éclate. Et elle commença à s’en vouloir. //

Un peu plus tard, le père de la très jeune fille décida qu’il était temps de se remarier. Il avait rencontré une femme qui avait deux charmantes jeunes filles. Elles habitaient toutes les trois dans une maison très particulière. Cette maison était construite en verre. // Oui en verre.

Scène 2

Dans une maison en verre.

SŒUR LA GRANDE : Pourquoi i’z’arrivent pas ?

LA BELLE-MERE : J’en sais rien !

SŒUR LA PETITE : Peut pas s’asseoir ?

LA BELLE-MERE : Non !

SŒUR LA GRANDE : Elle te va bien cette robe !

LA BELLE-MERE : Merci.

SŒUR LA PETITE : T’as de la chance toi, tout te va !

LA BELLE-MERE : Oui je sais ! Hier encore, on m’a dit la même chose dans un magasin ! « C’est fou, à vous tout vous va ! Et puis vous faites si jeune ! Vos filles, si on savait pas que c’était vos filles, on les prendrait pour vos sœurs ! ».

LES DEUX SŒURS : On sait tu nous l’as déjà dit.

A travers les parois de verre de la maison, on voit arriver la très jeune fille et son père.

LA BELLE-MERE : Ah ben tiens les voilà, ça y est, c’est eux !

SŒUR LA GRANDE : Mais pourquoi ils arrivent par là ? C’est le fond du jardin ! I’z’ont jambé la clôture ou quoi ?!

SŒUR LA PETITE : C’est eux ? I’sont comme ça ?

SŒUR LA GRANDE : Pourquoi i’z’ont pas pris l’entrée normale ? Sont abrutis ? Et lui, il est comme ça maman ? Mais il est vieux, il a cinquante ans de plus que toi on dirait !

LA BELLE-MERE : N’exagère pas !

SŒUR LA PETITE : I’ nous voient pas !

SŒUR LA GRANDE, au téléphone : Allô oui, c’est moi, ça y est, i’sont là ! Manque de pot, le type c’est le genre très moche.

SŒUR LA PETITE : La gosse on dirait qu’elle est débile.

Le père aperçoit la belle-mère à travers la vitre.

LA BELLE-MERE, faisant des signes au père : Coucou ! On est là !

SŒUR LA GRANDE : Je te rappelle

LA BELLE-MERE : Faut faire le tour ! Je vous dis qu’il faut faire le tour ! Faites le tour !

Le père qui n’a pas compris continue à faire des signes de politesse.

SŒUR LA GRANDE : I’sont trop cons ! Les sœurs s’esclaffent.

LA BELLE-MERE : C’est bon, je vais les chercher. Elle sort.

A l’intérieur de la maison en verre. La très jeune fille porte un petit sac à dos.

LA BELLE-MERE : Voilà, ça c’est notre chez-nous. Et ce chez-nous, j’espère, va bientôt devenir votre chez-vous !

LE PERE : On va tout faire pour ça en tout cas, je te promets ! Hein… t’es d’accord, Sandra ? Un temps.

SŒUR LA PETITE, se retenant de rire : T’as une grosse montre toi dis donc !

LA TRES JEUNE FILLE : Oui c’est pour ne pas oublier de penser à ma mère.

SŒUR LA GRANDE : Ah bon ? C’est quoi cette histoire ?

LA TRES JEUNE FILLE : Ma mère m’a demandé de jamais arrêter de penser à elle. Si j’arrêtais de penser à elle pendant plus de cinq minutes, ça la ferait mourir pour de vrai.

LA BELLE-MERE, crispée : Ca c’est marrant ça comme histoire ! C’est joli !

LE PERE, riant : Ouais c’est un peu une histoire de gosse ! Je sais pas d’où elle sort ça !

LA TRES JEUNE FILLE, à son père : Qu’est-ce que tu racontes toi ? T’es débile ou quoi ?

LA BELLE-MERE : Dis donc c’est comme ça que tu parles à ton père ?! Ca va pas pouvoir se passer comme ça ici tu sais ! (Un temps) Bon, moi je voulais vous dire deux mots sur « votre » nouvelle maison très moderne et unique. Elle est entièrement transparente et construite en verre.

SŒUR LA PETITE : D’ailleurs, les oiseaux n’arrêtent pas de s’écraser contre les vitres.

SŒUR LA GRANDE : Et on ramasse tous les jours des dizaines de cadavres d’oiseaux morts.

Pendant ce temps, la très jeune fille sort un album de photos. Elle se dirige vers les deux sœurs.

LA TRES JEUNE FILLE, montrant les photos aux deux sœurs : Tenez, ça c’est une photo de ma mère quand elle était jeune. Elle avait les cheveux courts à cette période.

LE PERE : Range cet album de ton sac maintenant !

LA BELLE-MERE : Qu’est-ce que je disais ?

LA TRES JEUNE FILLE : Ca c’est une autre photo, je vous la montre parce que ça me fait trop plaisir de vous la montrer. C’est une photo de ma mère et de mon père quand…

LE PERE : Ferme cet album, Sandra, c’est pas le moment ! Le père saisit l’album et le range.

LA BELLE-MERE : Merci. Voilà, à partir d’aujourd’hui, c’est un grand soir parce que nos deux familles vont essayer de se souder entre elles. (Elle s’interrompt) Et puis, Sandrine tu vas poser ton sac maintenant s’il te plait !

LA TRES JEUNE FILLE, rectifiant : Sandra.

LA BELLE-MERE : Oui enfin Sandra… on ne garde pas son sac à l’intérieur de la maison. Pose ce sac !

LA TRES JEUNE FILLE : Non, j’ai pas tellement envie.

LE PERE : Pose ce sac on te dit !

LA BELLE-MERE : Là j’en peux plus. (Elle explose) Pose ce sac immédiatement !

LA TRES JEUNE FILLE : Non.

LA BELLE-MERE : Pose ce sac !

LA TRES JEUNE FILLE : Non.

LA BELLE-MERE : Pose ce sac !

LA TRES JEUNE FILLE : Non.

Scène 3

LA NARRATRICE : La très jeune fille ne se sentait pas bien du tout dans sa nouvelle maison. // La première nuit, on lui attribua une chambre provisoire. Cette chambre n’avait pas de fenêtre, mais quatre murs très froids. Puis cette chambre provisoire, au fil des jours, devint sa chambre. // Ca lui allait très bien, au début, elle pouvait se concentrer sur sa mère. Mais une nuit, elle oublia de nouveau de penser à sa mère. //

Aucun reproche n’aurait été à la hauteur de la colère qu’elle ressentait contre elle-même. Elle aurait aimé que quelqu’un puisse la punir et qu’elle souffre atrocement. // Mais quelle punition serait à la hauteur du crime qu’elle avait peut-être commis cette nuit-là ?

Scène 4

La famille est réunie. La belle-mère tient un papier à la main. La très jeune fille a l’air sombre.

LA BELLE-MERE : Dans cette maison donc, depuis toujours, les enfants aident aux tâches ménagères et participent à des travaux simples de rangement et de nettoyage. Ils aident la femme de ménage.

LE PERE : Ah bon ?

LES DEUX SŒURS : Oui absolument et on aime bien ça.

LE PERE : Ah ben c’est bien.

LES DEUX SŒURS : Oui.

LA BELLE-MERE : Et ce matin, j’aimerais qu’on parle de cette nouvelle répartition des tâches entre vous. Une répartition juste et équitable, évidemment.

LE PERE : Evidemment.

LA BELLE-MERE , à ses filles : Alors voilà, tout d’abord, j’ai pensé que vous deux vous pourriez à partir de maintenant aider la femme de ménage à ranger votre linge propre dans vos tiroirs.

LES DEUX SŒURS : Ah bon ?

LA BELLE-MERE : Oui, c’est comme ça. Et toi, Sandra, j’ai pensé que tu pourrais changer les poubelles de toute la maison et les porter dans le local à poubelle du jardin. D’accord ?

LA TRES JEUNE FILLE : Changer les poubelles ? Oui je suis d’accord ! Ah oui, c’est très bien ça.

LE PERE : Voilà très bien…c’est gentil ! Ne t’inquiète pas, elle est simple et gentille, Sandra.

LA TRES JEUNE FILLE : Qu’est-ce que tu racontes toi ? Je suis pas du tout gentille ! Pas du tout !

LE PERE : Tais-toi s’il te plaît Sandra, arrête de dire n’importe quoi.

LA BELLE-MERE : Bon, très bien, ensuite je propose que vous les filles, vous aidiez à la cuisine.

LES DEUX SŒURS : Ah bon ?

LA BELLE-MERE : Hé oui.

SŒUR LA PETITE : C’est pas des tâches comme ça qu’on faisait avant.

SŒUR LA GRANDE : C’est dégoûtant. C’est plein de gras. Ca donne envie de vomir.

LA BELLE-MERE : Hé bien, on discute pas. (La très jeune fille lève la main) Oui quoi ?

LA TRES JEUNE FILLE : Si ça leur pose un problème à elles, je crois que je vais bien aimer ça. Ca va me faire du bien de faire ça. C’est vraiment dégoûtant. Un jour, ma mère …

LE PERE : Arrête !

LA TRES JEUNE FILLE : Elle était énervée ce jour-là… C’était rare qu’elle s’énerve ma mère…

LA BELLE-MERE, explosant : Mais qu’est-ce qu’on t’a dit tout à l’heure ?! On ne parle plus de ta mère ici, on n’en parle plus ! Plus jamais ! On s’en fout de ta mère ! Ca suffit avec ta mère ! Ca suffit !

LE PERE : Qu’est-ce qu’on t’a dit tout à l’heure, Sandra !

LA TRES JEUNE FILLE : Ah oui, c’est vrai ! J’avais oublié.

LA BELLE-MERE : Où j’en étais ? (Aux sœurs) Vous ! Une fois par mois, vous trierez les magazines publicitaires qui s’entassent sous la télévision.

SŒUR LA PETITE : Avec la femme de ménage ?

LA BELLE-MERE : Oui.

LA TRES JEUNE FILLE : Ma mère, les journaux publicitaires, elle les jetait.

LA BELLE-MERE : Et toi, tu ramasseras les oiseaux morts qui s’écrasent contre les vitres.

LA TRES JEUNE FILLE : Très bien, ça c’est bien. Ma mère, elle aimait bien les oiseaux.

LA BELLE-MERE : Tu nettoieras les cuves de tous les sanitaires. Voilà.

LE PERE : Ca va peut-être aller comme ça ?!

LA TRES JEUNE FILLE : Tu te souviens, maman, elle détestait faire ça, les sanitaires ?

LA BELLE-MERE : Et tu nettoieras les lavabos et les baignoires, tu les déboucheras, tu retireras les touffes de cheveux emmêlés et mélangés avec la crasse.

LE PERE : Ca va aller !

LA TRES JEUNE FILLE : Oui, ça aussi, je crois que je vais aimer ça. Ca va me faire du bien. En plus, ma mère, elle avait les cheveux longs et elle en mettait toujours partout.

LA BELLE-MERE : Voilà. Et ça, c’est une première répartition des tâches. On continuera ça plus tard.

Elle sort, suivie de ses deux filles. Le père allume une cigarette.

LE PERE : Tu comprends, je sais que tu es en âge de comprendre les choses, il faut que tu m’aides. Tu sais, j’ai une vie moi aussi, je ne peux pas vivre dans le passé toute ma vie. Je veux être heureux, j’ai envie de tourner la page, de recommencer une nouvelle vie… Il faut que tu fasses des efforts, sinon ça ne marchera pas.

On entend la belle-mère qui l’appelle de loin. Le père, effrayé, tend brusquement sa cigarette à la jeune fille et rejoint la belle-mère. La jeune fille écrase la cigarette sur la semelle de sa chaussure.

DEUXIEME PARTIE

Scène 5

LA VOIX DE LA NARRATRICE : Le temps passait. L’hiver était arrivé et rien n’évoluait dans cette maison. // Si… Un jour, une nouvelle extraordinaire arriva. //

Un courrier annonçait que la famille avait été tirée au sort parmi des centaines de milliers d’autres. Elle était invitée à participer à une soirée chez le Roi en l’honneur du prince dont c’était l’anniversaire. // Le très jeune homme vivait depuis sa naissance à l’écart du monde. Mais aujourd’hui le roi avait décidé que cette mise à l’écart devait cesser. Il organisait une grande soirée festive. //

La nouvelle foudroya la future femme du père de la très jeune fille. Elle mit du temps à se remettre de cette émotion.

LA BELLE-MERE : C’est pas l’effet du hasard tout ça… Ca peut pas être totalement l’effet du hasard tout ça… Pas l’effet du hasard… Pas du tout…

LE PERE : Ils disent qu’on a été tirés au sort.

LA BELLE-MERE : J’y crois pas moi… au hasard, j’y crois pas je te dis…

LA VOIX DE LA NARRATRICE : La future femme du père de la très jeune fille et ses deux filles décidèrent de s’habiller exactement comme elles imaginaient que tous ces rois et ces princes le seraient ce soir-là. Elles furent absolument ravies du résultat. // Et puis, le grand jour tant attendu arriva.

Scène 6

Départ à la soirée du roi. La très jeune fille est allongée sur son lit, dans sa chambre.

LE PERE, allumant une cigarette. Bon, on y va nous…Moi, ça m’embête un peu de te laisser là…

C’est la dernière pour aujourd’hui, promis ! De toute façon, j’ai pas le choix, quand je suis avec elle je peux pas fumer…C’est peut-être mieux que tu viennes pas, tu sais…C’est pas sûr que ce soit tellement marrant pour les enfants cette soirée. Bon, ben moi j’y vais…

LA TRES JEUNE FILLE : Bon ben salut.

LE PERE : Tu sais, en ce moment, c’est pas gai la vie pour moi. Elle, là-haut, elle est pénible, depuis quelques temps, j’ai carrément l’impression que je suis devenu invisible.

LA BELLE-MERE, de loin. Et alors quoi, qu’est-ce que tu fais, tu viens ? On t’attend !

LE PERE : Bon là, elle s’est aperçue que je n’étais pas là, j’y vais.

Un temps. A côté du lit, l’armoire se met à trembler, et finalement se renverse. Une femme à l’allure plutôt négligée (la fée) en sort, avec difficulté.

LA TRES JEUNE FILLE : Oh c’est quoi qui se passe là ?! Y a un problème ou quoi ?

LA FEE : Merde de merde… J’ai failli me faire mal en plus.

LA TRES JEUNE FILLE : Vous foutez quoi là-dedans ?

LA FEE : J’ai mal évalué mon coup… et je me suis endormie, j’ai l’impression ! Merde !

LA TRES JEUNE FILLE : Endormie dans mon armoire ? On se connaît en plus ou on se connaît pas ?

LA FEE : Non, c’est la première fois je crois qu’on se voit.

LA TRES JEUNE FILLE : Alors vous déboulez comme ça dans ma chambre ?

LA FEE : C’est ta chambre ? Elle sort une cigarette et l’allume.

LA TRES JEUNE FILLE : Oh oh oh oh ça va la vie pour vous comme ça !?

LA FEE : Ca te dérange si je fume ? J’arrive pas à arrêter ce truc c’est terrible, j’ai tout essayé, ça n’a pas marché ! On ouvrira une fenêtre !

LA TRES JEUNE FILLE : Ya pas de fenêtre.

LA FEE : Ah bon ? Y a pas de fenêtre ?

LA TRES JEUNE FILLE : Oui, c’est provisoire mais c’est comme ça. Bon, je vous connais pas, je vous ai jamais vue, et je peux pas vous écouter, j’ai des choses importantes à faire et j’ai besoin d’être seule.

LA FEE : C’est quoi que tu dois faire ?

LA TRES JEUNE FILLE : Je dois penser à ma mère, parce qu’elle me l’a demandé et que c’est important.

LA FEE : Pas gaie ta vie !

LA TRES JEUNE FILLE : Qu’est-ce que j’ai dit !

LA FEE : Pardon ! Mais c’est vrai, elle est chiante ta vie, tu te marres jamais. Les autres i’se marrent !

LA TRES JEUNE FILLE : Ca commence à bien faire, vous êtes qui pour me parler comme ça d’abord ?

LA FEE : Je suis qui ?

LA TRES JEUNE FILLE : Oui, vous êtes qui vous d’abord ? Alors ?

LA FEE : Alors ?

LA TRES JEUNE FILLE : T’es qui ?

LA FEE : La fée.

LA TRES JEUNE FILLE : La fée de qui ?

LA FEE : Quoi la fée de qui ? La fée de toi ! Ta fée quoi !

LA TRES JEUNE FILLE : Ma fée quoi ? J’ai une fée moi ?

LA FEE : Ben oui, ça arrive !

LA TRES JEUNE FILLE : Et c’est comme ça une fée ?

LA FEE : Hé ho dis donc, tu me connais pas encore !

LA TRES JEUNE FILLE : J’ai jamais demandé à avoir une fée moi.

LA FEE : Ça se demande pas ! C’est comme ça, c’est tout !

LA TRES JEUNE FILLE : Qui me dit d’abord que vous êtes vraiment une fée ?

LA FEE : Tu me fatigues ! T’es fatigante ! Je suis fatiguée en fait ! Elle s’allonge sur le lit.

LA TRES JEUNE FILLE : Il vous en faut pas beaucoup.

LA FEE : Tu verrais toi si t’avais mon âge ! Si tu serais pas fatiguée !

LA TRES JEUNE FILLE : Quel âge vous avez ?

LA FEE : Huit cent soixante quatorze le mois prochain, à un ou deux ans près, je crois que c’est ça !

LA TRES JEUNE FILLE : Huit cent soixante quatorze ? Vous êtes immortelle ou quoi ?

LA FEE : Ouais, c’est ça être fée, ça va avec le statut de fée, on est immortelles. C’est bien au début, mais au bout d’un moment, c’est fatigant, parce que c’est toujours la même chose.

LA TRES JEUNE FILLE : Vous êtes blasée en fait ?

LA FEE : Je t’envie toi, parce que tu vas vivre un tas de trucs pour la première fois, tu vas voir c’est génial.

LA TRES JEUNE FILLE : Comme quoi par exemple ?

LA FEE : Les mecs, l’amour.

LA TRES JEUNE FILLE : N’importe quoi ! Bon allez partez maintenant, je suis en train de laisser passer le temps ! Je fais n’importe quoi ! Allez, on se lève, on rentre à la maison. Je dois me reconcentrer moi.

LA FEE : Tu vas pas au bal ?

LA TRES JEUNE FILLE : Non !

LA FEE : C’est toi qui as pas voulu y aller ou c’est eux ?

LA TRES JEUNE FILLE : C’est moi, j’ai pas la tête à ça, pas du tout !

LA FEE : Ah bon ? Et tu gardes la maison ?

LA TRES JEUNE FILLE : Ben ouais.

LA FEE : y z’ont pas un chien ?

LA TRES JEUNE FILLE : Je vais pas pouvoir continuer à vous parler.

LA FEE : Moi j’adorerais aller pour la première fois dans une soirée pareille. Moi à ta place, j’irais.

LA TRES JEUNE FILLE : Ben moi, je suis pas comme vous, j’ai pas envie.

LA FEE : Je te crois pas que t’as pas envie de t’amuser de temps en temps.

LA TRES JEUNE FILLE : Ben si, c’est comme ça. Vous pouvez me laisser un peu maintenant ?

LA FEE : Tu dois penser à ta mère ?

LA TRES JEUNE FILLE : Exactement.

LA FEE : Une soirée comme celle-là, c’est sûr c’est un peu tarte mais c’est drôle des fois de faire des choses un peu tartes. T’en as déjà vu des rois et des princes toi ?

LA TRES JEUNE FILLE : J’ai rien à me mettre de toute façon.

LA FEE, se réjouissant d’un coup : T’occupe, je m’en occupe. Ca va être marrant ça ! Ouais, génial !

LA TRES JEUNE FILLE : C’est quoi ça ? Et ma chambre, vous l’avez mise où ?

LA FEE : On s’en fout de ta chambre ! Alors voilà, tu vas entrer là dedans.

LA TRES JEUNE FILLE : Qu’est-ce que c’est que ça ?

LA FEE : C’est une boîte magique. On peut créer tout ce qu’on veut avec. Ce sera plus rapide que de coudre une robe.

LA TRES JEUNE FILLE : Et qu’est-ce qui va se passer là-dedans ? Vous allez me faire quoi ?

LA FEE : T’inquiète pas, je suis au point. Bon, arrête de parler, entre là-dedans.

LA TRES JEUNE FILLE : Vous avez intérêt à ce qu’il y ait rien qui m’arrive. Elle entre dedans.

LA FEE : Hé ho !

LA TRES JEUNE FILLE : Hé, il fait super noir ici !

LA FEE : Normal, bon, tu te décontractes, ça va bien se passer, je me concentre. C’est un tour de magie qui a été inventé dans les années 50, il est bien rôdé. Bon je compte dans ma tête.

LA TRES JEUNE FILLE : Mais vous ne m’avez pas demandé comment je voulais être habillée !

LA FEE : T’occupe, j’ai une idée géniale de robe de soirée en tête ! Bon, faut que tu te taises ! (Elle fait de grands gestes de magicien. Puis on entend un énorme Bang !) Ho ça va ?

LA TRES JEUNE FILLE : Qu’est-ce qui s’est passé ?

LA FEE : Rien, c’est bon, ça a marché ! Sors, qu’on voie le travail ! (La très jeune fille sort de la boîte en toussant. Elle est habillée en majorette.) Merde, raté. Retourne dans la boîte !

LA TRES JEUNE FILLE : Dépêchez-vous !

LA FEE : Je compte dans ma tête trois secondes et trois dixièmes.

LA TRES JEUNE FILLE : Ca va encore foirer, je le sens ! (Même jeu. On entend un énorme Bang !)

LA FEE : Ho ça va ? Un temps.

LA TRES JEUNE FILLE : Je vois plus où c’est la sortie !

LA FEE : Arrête de blaguer !

LA TRES JEUNE FILLE : Ah là ! (Elle sort, en mouton) Ça m’a foutu la trouille de pas trouver la sortie !

LA FEE, accablée. En plus, c’est pas du tout ça, on recommence.

LA TRES JEUNE FILLE : Moi, je retourne pas là-dedans, allez-y vous pour voir, ça fout la trouille !

LA FEE, entre : C’est tout à fait normal à l’intérieur.

LA TRES JEUNE FILLE : Essayez de ressortir maintenant. (Un temps) Alors ?... Alors ?

LA FEE : Je retrouve pas comment on sort.

LA TRES JEUNE FILLE : Je vous l’avais dit ! Vous voulez pas vous servir de vos vrais pouvoirs ?

LA FEE : Jamais ! Bon, faut que je réfléchisse cinq minutes… Un temps.

LA TRES JEUNE FILLE : Ah ! Moi j’ai une idée. Je vais mettre une robe que ma mère mettait à mon âge.

LA FEE : Bon ok ! Ca va être un peu naze mais comme ça on perd pas trop de temps.

LA TRES JEUNE FILLE : Et comment on fait après pour aller là-bas ?

LA FEE : Je sors de là et je passe te prendre en voiture dans un quart d’heure, ça te convient ?

LA TRES JEUNE FILLE : Vous avez une voiture ?

LA FEE : Euh non, mais je vais m’en trouver une.

LA TRES JEUNE FILLE : Vous allez pas en piquer une ? Ma mère disait que c’est mal de voler.

LA FEE : Bon écoute, tu commences à faire…hum, avec ta mère…

LA TRES JEUNE FILLE : Oui je sais, j’énerve tout le monde. Bon, j’y vais.

Scène 7

LA VOIX DE LA NARRATRICE : Pour se rendre à la soirée du roi, la future femme du père de la très jeune fille, son père et ses deux futures sœurs avaient loué une voiture de luxe avec chauffeur. // Et ils avaient souhaité marcher pour faire les derniers cent mètres, afin que tous les curieux qui ne pouvaient pas entrer puissent quand même admirer leur tenue vestimentaire somptueuse. //

La future femme du père de la très jeune fille était absolument sûre de l’effet qu’ils allaient produire en arrivant. // Mais, à vrai dire, elle avait imaginé les rois et les princes davantage comme dans un rêve que comme dans la réalité. // Devant la porte du palais, ils ressentirent comme un malaise.

SŒUR LA GRANDE : J’ai le trac.

SŒUR LA PETITE : Moi ça me fait l’effet d’un rêve. J’y crois pas encore vraiment.

SŒUR LA GRANDE : Personne l’a jamais vu, le Prince.

SŒUR LA PETITE : Ca se trouve, il est moche !

SŒUR LA GRANDE : Pourquoi il serait moche ? Je suis sûre qu’il est beau ! Moi, je me ferais couper un pied pour pouvoir voir le Prince avant les autres. Vous vous rendez pas compte, c’est grandiose !

SŒUR LA PETITE : C’est excitant !

SŒUR LA GRANDE : A mort !

SŒUR LA PETITE : Il a notre âge il paraît.

SŒUR LA GRANDE : Je meurs si j’y pense trop.

LA BELLE-MERE : Ca va pas la tête mes pauvres filles… Concentrez-vous un peu. Et maintenant, allez-y les premières ! Les deux sœurs se retournent vers le bal, puis font volte-face, choquées.

SŒUR LA PETITE : C’est horrible.

SŒUR LA GRANDE: C’est pas du tout comme ça qu’on avait imaginé les choses! Va voir, c’est horrible !

SŒUR LA PETITE : Faut rentrer à la maison ! Faut aller se changer, en vitesse !

LA BELLE-MERE : Mais qu’est-ce qui se passe ?! (Sœur la Petite s’enfuit) Où est-ce qu’elle va, elle ?

SŒUR LA GRANDE : Elle dit qu’on doit vite aller se changer. Y a personne d’habillé comme nous.

LA BELLE-MERE : Mais c’est affreux ! Qui a eu l’idée de s’habiller comme ça ?

SŒUR LA GRANDE : C’est toi maman !

LA BELLE-MERE : Mais non c’est pas moi ! (Elle montre le père) C’est lui !

SŒUR LA GRANDE : Moi je rentre à la maison aussi, je vais me changer.

LA BELLE-MERE : Il est pas question qu’on aille se changer, on a pas le temps ! On y va comme ça et c’est les autres qui seront ridicules, pas nous. Allez-y tous les deux, vous d’abord, je vous suis ensuite !

SŒUR LA GRANDE : Comment ça ?

LA BELLE-MERE : Allez-y, entrez là-dedans, c’est un ordre !

Sœur la Grande et le Père vont au milieu de la foule. Puis Sœur la Grande revient.

SŒUR LA GRANDE : Maman, ils se moquent de lui, c’est affreux. Je rentre à la maison.

Elle s’en va. Un temps. La belle-mère semble hésiter entre attendre le père et s’en aller elle aussi. Elle masque son visage et commence à partir. Un très jeune homme, le prince, entre, La belle-mère le bouscule, le jeune homme tombe au sol.

LE TRES JEUNE PRINCE : Excusez-moi.

LA BELLE-MERE : Pardon.

LE TRES JEUNE PRINCE : C’est moi qui m’excuse.

LA BELLE-MERE : Euh oui non, c’est moi.

LE TRES JEUNE PRINCE : Vous m’avez fait peur…On se connaît pas.

LA BELLE-MERE : Non, je crois pas.

LE TRES JEUNE PRINCE : Mes hommages chez vous.

LA BELLE-MERE : Oui, chez vous aussi.

Le Prince continue son chemin en direction du palais. La belle-mère sort. Entre la très jeune fille. Le prince ressort du palais, suivi du roi. La très jeune fille assiste à la conversation.

LE ROI : Qu’est-ce que tu fais ?

LE TRES JEUNE PRINCE : Tu m’avais pas dit qu’il y aurait autant de monde.

LE ROI : C’est ton anniversaire, et tu es le Prince.

LE TRES JEUNE PRINCE : Ouais, mais je savais pas qu’il y aurait autant de monde.

LE ROI : Il faut bien finir par les rencontrer les gens. Vas y, je t’en prie, tout le monde t’attend. Ils sont curieux de te connaître, tous ces gens. N’oublie pas que tu deviendras le roi de toutes ces personnes bientôt. Tu ne pourras pas rester caché toute ta vie.

LE TRES JEUNE PRINCE : Et puis, c’est l’heure du coup de fil de maman. Elle va appeler ce soir, je le sens. Je voudrais pas être trop loin du téléphone quand elle appellera.

LE ROI : Tu sais, ta mère sera contente de savoir que tu étais présent à ton anniversaire. C’est triste un anniversaire quand la personne concernée n’est pas présente.

LE TRES JEUNE PRINCE : Ah oui, c’est vrai.

LE ROI : Ben oui ! Tu vois !

LE TRES JEUNE PRINCE : Bon alors j’y vais !

LE ROI : Très bien mon fils.

Le roi et le très jeune prince entrent dans le palais. On entend des acclamations de la foule à l’intérieur. La très jeune fille, curieuse, entre à son tour. Après un temps, elle sort, fait demi-tour, et percute le Prince, qui tombe à la renverse.

LE TRES JEUNE PRINCE : Excusez-moi.

LA TRES JEUNE FILLE : Pardon.

LE TRES JEUNE PRINCE : C’est de ma faute, je regardais mes chaussures.

LA TRES JEUNE FILLE : J’ai rien senti, vous excusez pas.

LE TRES JEUNE PRINCE : Mes hommages chez vous.

LA TRES JEUNE FILLE : Vous pareillement. Un temps, ils ne disent rien, gênés.

LE TRES JEUNE PRINCE : Vous vouliez me dire quelque chose ?

LA TRES JEUNE FILLE : Euh non… je croyais que c’était vous qui vouliez…

LE TRES JEUNE PRINCE : Euh non ! Bon ben, c’est bien… Ben au revoir alors…

LA TRES JEUNE FILLE : Oui, au revoir… (Ils restent immobiles) Euh, j’aime bien vos chaussures !

LE TRES JEUNE PRINCE : Ah oui… surtout celle-là, non ?

LA TRES JEUNE FILLE : Ah oui, c’est vrai, c’est la mieux des deux… Mince, je suis en train d’oublier l’heure moi, je dois rentrer… J’ai plein de trucs à penser. Faut pas que j’oublie.

LE TRES JEUNE PRINCE : Moi aussi je dois y aller. Ma mère doit me téléphoner ce soir.

LA TRES JEUNE FILLE : Ah bon.

LE TRES JEUNE PRINCE : Ben oui.

LA TRES JEUNE FILLE : Bon ben salut.

LE TRES JEUNE PRINCE : Salut.

La très jeune fille s’en va. Le très jeune prince la regarde partir.

Scène 8

Dans la maison de verre. La belle-mère est assise, effondrée. Sa fille, la grande, fait les cent pas.

LA VOIX DE LA NARRATRICE : Le lendemain, dans la grande maison en verre, c’était la crise.

LA BELLE-MERE, tragique. Moi, il me semble qu’en partant quelqu’un m’a bousculée ou bien pire j’ai bousculée quelqu’un… Un enfant, un jeune homme avec un air ahuri. J’espère que ce n’était pas quelqu’un d’important…

SŒUR LA GRANDE : Tu n’es quand même pas rentrée dans le prince ?

LA BELLE-MERE : Qu’est-ce que tu viens de dire, idiote ? Ne me parle plus jamais comme tu viens de faire tu entends ? Fais bien attention à toi ! Je pourrais devenir méchante ! C’est à cause de vous que tout est fichu. Nous avions un espoir de vie différente et vous l’avez gâché !

SŒUR LA PETITE : Maman, y a quelqu’un qui est là, à la porte…

LA BELLE-MERE : Qu’est-ce qu’on s’en fout de qui est là, à la porte !

SŒUR LA PETITE : Maman, il prétend que…

LA BELLE-MERE : Et tu vois pas qu’on s’en fout de ce qu’il prétend ?

SŒUR LA PETITE : Il dit qu’il est le roi et qu’il voudrait te parler… (Un temps) Qu’est-ce que je fais ?

LA BELLE-MERE : Je sais pas, je sais plus, je suis perdue. Le roi entre, entouré de deux gardes.

LE ROI : Pardonnez-moi mesdames, je me permets de forcer la porte de votre magnifique demeure, je suis assez pressé, je ne veux surtout pas vous déranger très longtemps.

LA BELLE-MERE : Majesté.

LE ROI : Restez assise… Pardonnez ma visite inopinée mais je crois d’après mes renseignements que vous faisiez partie de la liste des invités de la soirée d’hier.

LA BELLE-MERE : Absolument. On en parlait justement, c’était une soirée fantastique.

LE ROI : Oui. D’autant plus que mon fils a rencontré une personne inconnue et a manifesté de l’intérêt pour elle… C’est la première fois que mon fils s’intéresse à quelqu’un d’autre que sa mère… Je voudrais absolument retrouver cette personne inconnue. J’organise une deuxième soirée pour permettre à mon fils de la retrouver. Si vous pouviez m’aider à l’identifier, je vous en serais très reconnaissant.

LA BELLE-MERE : Dites-moi, avez-vous des indices concernant cette personne inconnue ?

LE ROI : Des détails. Mon fils n’est pas très bavard. Cette jeune femme portait une jolie robe crème.

LA BELLE-MERE : Une jolie robe crème… ah oui ?

LES DEUX SŒURS : Elle était pas crème ta robe maman ?

LE ROI : Mon fils m’a dit que cette personne, pardonnez-moi l’expression, lui était tout d’abord « rentrée dedans ». Il n’a pas eu le temps de graver dans sa mémoire le visage de cette jeune personne. Il était très ému. Un temps.

LA BELLE-MERE : Ah bon, c’est drôle ça. Hé bien je crois qu’il est possible que je puisse vous venir en aide. J’ai une petite idée sur l’identité de cette jeune personne.

LE ROI : Ah oui ?

LES DEUX SŒURS : Ah bon ? C’est qui ?

LE ROI : C’est formidable.

LES DEUX SŒURS : Mais c’est qui ?

LA BELLE-MERE : Je crois préférable, mes enfants, de préserver son anonymat.

LE ROI : Je suis tout à fait d’accord. Mon fils ne doit pas être au courant de ma démarche. Comme vous le savez, sa mère est morte quand il avait cinq ans. Depuis, pour lui épargner une trop grosse souffrance, je lui raconte que sa mère est partie en voyage et qu’elle a du mal à rentrer à cause d’incessantes grèves des transports. Chaque soir j’invente un nouveau mensonge et c’est terrible.

LA BELLE-MERE : Pauvre enfant. Il attend sa mère chaque jour qui passe.

LE ROI : Vous aimez les enfants on dirait. Vous comprenez que j’ai été fou de joie en apprenant qu’il s’intéressait à quelqu’un d’autre que sa mère. Je vais prendre congé de vous et je compte sur vous.

LA BELLE-MERE : Vous pouvez.

LE ROI : Au revoir madame, au revoir mesdemoiselles, vous avez mon infinie reconnaissance.

LA BELLE-MERE : Au revoir Sire.

TROISIEME PARTIE

Scène 9

LA VOIX DE LA NARRATRICE : Depuis la visite du roi, la future femme du père de la très jeune fille courait partout. Elle préparait sa tenue pour la deuxième soirée, et comptait bien y aller seule. // Le père de la très jeune fille vivait reclus dans sa chambre, comme s’il avait été définitivement abandonné. Et il fumait sans même s’en cacher puisque personne ne le remarquait. // Le grand soir approchait et personne ne comprenait ce qui se passait dans la tête de cette femme. //

De son côté, la très jeune fille était partagée entre l’envie d’aller à la fête et son devoir de penser à sa mère. // Alors la fée lui rendit visite, encore, bien décidée à l’emmener au palais.

LA FEE, très essoufflée, à la très jeune fille assise sur son lit: C’est pas vrai ! Je m’en doutais ! T’as vu l’heure ? Qu’est-ce que tu fais là ? J’en étais sûre. C’est pour ça que je suis venue. J’ai eu un mal fou à me garer. C’est commencé là-bas je te signale. T’attends quoi ? Quoi, t’as pas envie ? Je te crois pas. Pourquoi t’as mis cette robe là ? (La montre de la très jeune fille se met à sonner. La fée explose.) Mais tu commences à nous gonfler avec cette montre ! On te demande pas de ne plus penser à ta mère, on te demande de ne pas y penser tout le temps, ce qui n’est pas pareil. Merde. Elle est morte ta mère. Elle est pas immortelle, elle est morte et c’est comme ça… Je suis désolée. (Un temps) Bon. Excuse-moi, on a plus le temps de discuter là. Qu’est-ce que tu fais maintenant ?

LA TRES JEUNE FILLE : Bon je viens. Mais c’est pour vous faire plaisir vraiment

LA VOIX DE LA NARRATRICE : Cette deuxième soirée organisée par le roi était encore plus extraordinaire que la première. // Le roi était impatient que la future femme du père de la très jeune fille présente à son fils cette jeune inconnue.

LA BELLE-MERE : Bonsoir.

LE TRES JEUNE PRINCE : Bonsoir.

LA BELLE-MERE : Voilà… je suis venue, je suis revenue, je suis là et je suis au courant de tout.

LE TRES JEUNE PRINCE : Ah bon ?

LA BELLE-MERE : Je suis venue vous dire que vous n’étiez pas seul à éprouver ce que vous éprouvez.

LE TRES JEUNE PRINCE : Ah bon ?

LA BELLE-MERE : Tout d’abord, je n’ai pas bien pris la mesure de ce qui s’est passé entre nous lors de notre première rencontre. Tout ça est arrivé si vite. On se connaît si peu… Vous ne dites rien ? (Un temps) Non, ne dites rien. A vrai dire tout ça me fait très peur à moi aussi.

LE TRES JEUNE PRINCE : Ah bon ?

LA BELLE-MERE : Mais j’ai envie de vivre pleinement ce qui nous arrive… Non, ne dites rien. Vous paraissez si fragile. Vous tremblez ? Moi aussi je suis fragile à vos côtés. Mon amour. C’est si beau, vous êtes si beau. Quand je vous vois si jeune et si fragile, je me sens si proche de vous. Vous tremblez.

LE TRES JEUNE PRINCE : Vous me faites peur.

LA BELLE-MERE : Comment ?

LE TRES JEUNE PRINCE : Vous me faites peur. (Il fait signe à son père) Elle me fait peur.

LE ROI : Ah bon ? Elle veut juste te présenter une personne que tu as déjà rencontrée.

LE TRES JEUNE PRINCE : J’ai plus envie de parler avec elle.

LE ROI : Mais qu’est-ce qui se passe ?

LA BELLE-MERE : Votre fils a peur de vous avouer certaines choses. Mon chéri, nous devons dévoiler la vérité à ton père maintenant… Majesté, cette jeune inconnue, c’est moi.

LE ROI : Ah bon ?

LA BELLE-MERE : Oui.

LE TRES JEUNE PRINCE : Mais non !

LE ROI : Enfin madame, il n’a jamais été question pour moi que ce soit vous.

LA BELLE-MERE : Mais c’est la vérité ! C’est moi ! Ca peut sembler fou, mais c’est moi. Dites-le lui que c’est moi qui vous suis rentrée dedans. Et que vous êtes tombé amoureux de moi.

LE TRES JEUNE PRINCE : Je ne suis pas amoureux de vous !

LA BELLE-MERE : Mais si !

LE ROI : Enfin madame, n’insistez pas, vous êtes grossière ou bien complètement irresponsable. Je vous demande de partir immédiatement. Partez !

LA BELLE-MERE : Non. Je suis rentrée dans votre fils ! Il est tombé, maintenant il m’aime, il a juste peur de vous le dire. Hein, mon chéri ?

LE ROI : Partez madame. Il appelle des gardes. La belle-mère s’enfuit. Entre la très jeune fille.

LA TRES JEUNE FILLE : Ça va pas, vous partez ?

LE TRES JEUNE PRINCE : Ouais je comprends rien à ce qui se passe ici.

LA TRES JEUNE FILLE : Ah bon ? (Un temps) Vous arrêtez pas de faire des soirées en ce moment !

LE TRES JEUNE PRINCE : C’est un peu exceptionnel je crois.

LA TRES JEUNE FILLE : Et tu partais donc ?

LE TRES JEUNE PRINCE : Ouais, je suis assez pressé, j’ai un rendez-vous téléphonique vers minuit.

LA TRES JEUNE FILLE : Ah bon ! C’est encore ta mère ? T’as pas réussi à la joindre la dernière fois ?

LE TRES JEUNE PRINCE : Euh non.

LA TRES JEUNE FILLE : Je voulais te demander : ça fait combien de temps que vous vous ratez ?

LE TRES JEUNE PRINCE : On s’est toujours ratés depuis qu’elle est partie. Ca fait bientôt dix ans qu’elle est partie en voyage et qu’elle est coincée dans les transports à cause des grèves. C’est long.

LA TRES JEUNE FILLE : Vachement ! Surtout pour des grèves. Tu trouves pas qu’il y a un problème ?

LE TRES JEUNE PRINCE : Je ne vois pas ce que tu veux dire !?

LA TRES JEUNE FILLE : Je crois que des fois dans la vie, on se raconte des histoires dans sa tête, on sait très bien que ce sont des histoires, mais on se les raconte quand même.

LE TRES JEUNE PRINCE : Ah bon ? Je crois pas que je me raconte des histoires.

LA TRES JEUNE FILLE : Ben si puisque tu te racontes que ta mère qui a jamais pu t’appeler depuis presque dix ans va t’appeler ce soir.

LE TRES JEUNE PRINCE : Pourquoi ce serait pas vrai ? Si on me dit que ma mère va téléphoner ce soir, c’est qu’elle va téléphoner.

LA TRES JEUNE FILLE : Pardon, mais non.

LE TRES JEUNE PRINCE : C’est pas très sympa de me dire ça.

LA TRES JEUNE FILLE : Ça a rien à voir avec le fait d’être sympa ce que je te dis… Ce que je veux dire c’est qu’elle ne peut pas le faire, même si elle le veut très fort, elle peut pas.

LE TRES JEUNE PRINCE : Qu’est-ce que tu veux dire ?

LA TRES JEUNE FILLE : Ce que je veux dire c’est que je crois savoir que ce soir ta maman elle va pas t’appeler… et demain non plus… et dans une semaine non plus… (Un temps) Parce que ta mère… depuis presque dix ans… elle est morte ta mère… En fait, ta mère est morte, voilà… Je suis désolée.

LE TRES JEUNE PRINCE : Quoi ? Mais… Tu aimerais ça, que je te dise que ta mère est morte ?

LA TRES JEUNE FILLE : Ben tu pourrais… Tu pourrais me le dire parce que c’est la vérité. Moi aussi je me raconte des histoires et il faut que j’arrête. Elle est morte et c’est comme ça ! Rien ne le changera.

LE TRES JEUNE PRINCE : C’est triste ce que tu racontes. J’ai pas envie de te croire.

LA TRES JEUNE FILLE : Ben tu devrais parce que c’est la vérité, c’est même ton père qui l’a dit… Je l’ai entendu. Il dit qu’il a fait ça pour pas que t’aies mal et que tu souffres.

LE TRES JEUNE PRINCE : T’as entendu mon père dire ça ?

LA TRES JEUNE FILLE : Ouais… (Un temps) Voilà. Ta mère est morte… Ta mère est morte, comme ça tu sais. Et tu vas pouvoir passer à autre chose.

LE TRES JEUNE PRINCE : Je me disais que c’était drôle qu’elle arrive pas à rentrer en dix ans. Y a quelque chose qui tournait pas rond dans cette histoire. (Un temps) Merci.

LA TRES JEUNE FILLE : De rien… Bon je vais rentrer… Il est tard mais on pourra se revoir si tu veux.

LE TRES JEUNE PRINCE : J’aimerais te donner quelque chose pour te remercier mais je sais pas quoi.

LA TRES JEUNE FILLE : C’est pas grave en fait… Tu sais, ça m’aide de te parler je crois.

LE TRES JEUNE PRINCE : Je peux te donner une de mes chaussures, tu m’as dit qu’elles te plaisaient.

LA TRES JEUNE FILLE : Ah bon j’avais dit ça ?

LE TRES JEUNE PRINCE : Tu le pensais pas ?

LA TRES JEUNE FILLE : Si si bien sûr… (Il lui donne une chaussure) Bon ben merci.

LE TRES JEUNE PRINCE : Tu t’appelles comment ?

LA TRES JEUNE FILLE : En ce moment, on m’appelle ‘Cendrier’.

LE TRES JEUNE PRINCE : Cendrillon ?

LA TRES JEUNE FILLE : Non pas Cendrillon ! Mais si t’as raison, c’est plus joli. Appelle-moi Cendrillon… ou Sandra. Elle sort. Le très jeune prince la regarde partir.

Scène 10

Dans la maison en verre. Sœur la Grande est assise sur une chaise, accablée.

LA NARRATRICE : Le lendemain dans la grande maison en verre, c’était l’inquiétude. // Depuis qu’elle était rentrée de la soirée, la future femme du père de la très jeune fille n’était pas sortie de sa chambre. // Son état inquiétait.

SŒUR LA GRANDE : T’as pas mieux à faire que de traîner comme ça, sans but, c’est pas possible !

LA TRES JEUNE FILLE : J’ai plus tellement envie qu’on me donne des ordres ce matin.

SŒUR LA PETITE : Elle là-bas, ça va pas du tout.

SŒUR LA GRANDE : Et elle non plus ici on dirait. On sonne à la porte.

LES DEUX SŒURS : Ben vas-y.

LA TRES JEUNE FILLE : Je préfèrerais ne pas y aller je crois.

LES DEUX SŒURS : Quoi ? Ca va pas bien dans ta tête ! Entre le Roi avec ses gardes.

LE ROI : Excusez-moi, je me suis permis d’entrer, la porte était grande ouverte.

SŒUR LA GRANDE : C’est vous majesté ? On est pas coiffées.

LE ROI : Vous êtes très bien comme vous êtes.

SŒUR LA PETITE : Qu’est-ce qui vous amène, Sire, cette fois ?

LE ROI : Mon fils a revu hier cette jeune personne que je cherchais l’autre jour. Mon fils est complètement transformé, il me parle sans cesse de cette jeune femme. Je lance une grande opération de recherche pour la trouver.

LES DEUX SŒURS : Ben vous savez, nous on était pas à votre soirée.

LE ROI : Ah bon ? (Un temps) Et cette jeune personne n’habite pas chez vous ?

SŒUR LA GRANDE : Elle ? Vous avez vu l’allure ? Un temps.

LA TRES JEUNE FILLE : Excusez-moi Majesté, je crois que c’est moi qui ai parlé avec votre fils hier soir. On s’est pas donné nos coordonnées, on y a pas pensé.

LE ROI : Ah bon ? C’est vous ?

SŒUR LA GRANDE : Mais elle débloque ou quoi ?!

SŒUR LA PETITE : Et t’es allée habillée comme ça à la soirée ?

SŒUR LA GRANDE : Habillée comme un chimpanzé ?

LA TRES JEUNE FILLE : Non, je me suis habillée autrement, avec une robe de ma mère.

LE ROI : Vous savez, c’est très simple de vérifier ses propos. Mon fils m’a dit qu’il avait offert en souvenir à cette jeune personne une de ses chaussures. Si vous avez la chaussure, je vous crois.

SŒUR LA GRANDE : Là vous êtes en train de vous raconter une histoire dans votre tête Majesté.

SŒUR LA PETITE : Complètement !

SŒUR LA GRANDE : On vous aura prévenu.

La très jeune fille revient avec la chaussure du prince.

LA TRES JEUNE FILLE : C’est pas ça dont vous parlez ?

LE ROI : Attendez voir… Ben si, c’est la chaussure de mon fils, c’est marqué le nom du fabricant à l’intérieur ! Ben alors, c’est vous la princesse de mon fils ?!

LES DEUX SŒURS : Quoi ?!

LA TRES JEUNE FILLE : Il me l’a donnée en souvenir, il m’a dit.

LE ROI : Je crois que vous êtes en train de transformer sa vie et la mienne par la même occasion. Il ne me parle plus que de vous. Je vais organiser une autre grande soirée très prochainement alors ! J’adore les soirées moi, qu’est-ce que vous en dites ?

LA TRES JEUNE FILLE : Ben oui, ça peut se faire si votre fils y est aussi, on boira un coup ensemble.

LE ROI : C’est formidable ! C’est une belle journée qui commence. Merci ! Je ne vous embrasse pas mais le cœur y est. A très bientôt. Je cours annoncer la bonne nouvelle à qui vous savez. Il sort.

LA VOIX DE LA NARRATRICE : De ce jour, la très jeune fille partit de cette maison avec son père. // Ils trouvèrent un logement provisoire, et puis quelques temps plus tard, son père se remaria mais cette fois avec une femme moins désagréable. En plus, il arrêta de fumer. // Dans la maison en verre, la tranquillité finit par revenir, un beau jour les oiseaux arrêtèrent de se cogner contre les vitres.

Scène 11- FIN

LA VOIX DE LA NARRATRICE : Alors voilà l’histoire se termine. C’est la fin… // Il y a encore un détail concernant la très jeune fille que vous aimeriez savoir. // La très jeune fille demanda un jour à la fée de pouvoir réentendre les mots de sa mère prononcés avant de mourir. Voilà ce qu’elle pu entendre.

LA MERE : Ma chérie… si tu es malheureuse, pour te donner du courage, pense à moi… Mais n’oublie jamais, si tu penses à moi fais-le toujours avec le sourire.

LA VOIX DE LA NARRATRICE : Bien sûr, ça la rendit triste de réentendre ainsi sa mère. Et de réaliser à quel point elle l’avait mal comprise. // Mais depuis ce jour quand elle pensait à elle, c’était de la force qu’elle ressentait. // Elle n’oublia pas le prince non plus. // Même après que la vie les a éloignés l’un de l’autre, le très jeune prince et la très jeune fille s’écrivirent. // Ils s’envoyèrent des mots même de l’autre bout du monde, et ça jusqu’à la fin de leur existence.

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